Le 2 juillet 1966, la France réalise à Moruroa le premier essai nucléaire : Aldébaran. 60 ans plus tard, la Délégation polynésienne pour le suivi des conséquences des essais nucléaires vous invite à deux journées ouvertes à tous, dans les jardin du Pū Mahara, pour commémorer, comprendre et construire ensemble l’avenir.

Le mot de la déléguée, Titaua PEU
La Délégation au Suivi des Conséquences des Essais Nucléaires (DSCEN) est un service administratif du Pays créé le 26 décembre 2007 sous la gouvernance de M. Oscar TEMARU.
Souvent prise en étau en raison de l’instabilité politique qu’a connue la Polynésie française de 2005 à 2013, la DSCEN, qui compte aujourd’hui quatre agents, a été dirigée par M. Bruno BARILLOT de 2008 à 2013 puis de 2016 à 2017, année de son décès. Mme Yolande VERNAUDON prendra sa relève jusqu’en novembre 2025.
La DSCEN assure une mission d’observation, de coordination, d’évaluation et de proposition dans le suivi des conséquences des essais nucléaires. Elle contribue également à la transmission des mémoires, notamment à travers Pū Mahara ‘ātomi, le futur centre d’interprétation des mémoires des essais nucléaires français dans le Pacifique. Ce centre, nous l’espérons fortement, devrait voir le jour dans deux ou trois années.
Entre autres activités, la DSCEN est chargée d’assister les associations d’aide aux victimes ou encore les associations environnementales et de recherche dans leur demande d’aides publiques.
Si quelques pages écrites par d’illustres personnalités ont été tournées, il nous incombe aujourd’hui d’en écrire d’autres avec une volonté héritée de mes prédécesseurs de faire toute la lumière sur la période des essais nucléaires dans notre pays. Contribuer à notre échelle à faire reconnaître toutes les conséquences du fait nucléaire et obtenir réparations justes et dignes sont au cœur de nos missions.
Bienvenue à la DSCEN et dans les jardins de Pū Mahara ‘ātomi.
Ua ha‘amauhia te Piha arata‘i i te hope‘ara‘a o te mau tāmatamatara‘a ‘ātōmī i te 26 nō tītema 2007 i raro a‘e i te fa‘aterera‘a a Oscar TEMARU, e piha ‘ohipa a te Hau teie.
Pinepine i te ha‘avihia nō te ‘aueue rahi o te porotita i te fenua nei mai te matahiti 2005 tae atu i te matahiti 2013, e 4 tā‘ata rave ‘ohipa i roto i teie Piha, ‘ua fa‘aterehia mai e Bruno BARILLOT mai te matahiti 2008 tae atu i te matahiti 2013 i muri mai, mai te matahiti 2016 tae atu i te matahiti 2017, matahiti o tōna pohera‘a. Mono‘hia mai e Yolande VERNAUDON tae roa atu i te ‘āva‘e novema 2025.
Te mau mītīoni a te Piha : te hi‘ora‘a, te fa‘atanora‘a, te hi‘opo‘ara‘a e te vauvaura‘a i ni‘a i te arata‘ira‘a i te hope‘ara‘a o te mau tāmatamatara‘a ‘ātōmī. E turutū ato‘a ‘oia i te māhara, nā roto atu i te « Pū Mahara ‘ātōmī », te pū nō ananahi nō te tātara‘a i te mau fa‘aha‘amana‘ora‘a i te mau tāmatamatara‘a ‘ātōmī farāni i roto ia Patitifa. Teie pū, tē ti‘aturi pūai nei mātou, e matara mai i roto i piti ‘aore rā e toru matahiti. Hau atu, e ‘āpe‘e te Piha i te mau tā‘atira‘a tauturu i te feiā ma‘i ‘aore rā i te mau tā‘atira‘a arutaimāreva e te mā‘imira‘a i roto i tā rātou mau anira‘a.
Mai te peu ‘ua hurihia te mau ‘api i pāpa‘ihia e te mau ti‘a faufa‘a roa, nā tātou atu ra i teie nei e pāpa‘i i te mau ‘api ‘āpī nā roto i te hia‘ai o tō‘u mau ti‘a i mua atu iā‘u nei, nō te tūrama i te tau o te mau tāmatamatara‘a ‘ātōmī i roto i tō tātou fenua. ‘Ia ha‘a i ni‘a i tō tātou faito ‘ia ‘itehia mai te ‘īno o te mau ‘ātōmī ‘e ‘ia fa‘ari‘i i te mau tātīra‘a tano ‘e te ti‘amā, tei roto ‘oia i tā mātou tautorora‘a.
Maeva i te Pū mata ara ‘ātōmī ‘e i roto i te ‘āua o te « Pū Māhara ‘ātōmī »
Que s’est-il passé le 2 juillet 1966 ?
Le 2 juillet 1966, à 5 h 34, la France réalise à Moruroa le premier essai nucléaire de son programme polynésien : le tir Aldébaran. L’explosion, d’une puissance de 28 kilotonnes, est effectuée depuis une barge placée dans le lagon de l’atoll. Ce tir marque l’entrée de la Polynésie française dans une période d’expérimentations nucléaires qui se poursuivra jusqu’en 1996, avec 193 essais au total.
Aldébaran devait d’abord être déclenché le 1er juillet 1966. Ce jour-là, les conditions météorologiques sont décrites comme favorables. Pourtant, la mise à feu est repoussée au lendemain pour des raisons techniques. Le Rapport de la Commission d’enquête évoque des difficultés liées à la réalisation des mesures ; le Dictionnaire historique du CEP précise qu’une défaillance dans le circuit électrique aurait empêché le tir le 1er juillet. Ce report de vingt-quatre heures aura une importance majeure, car les conditions de vent évoluent entre-temps.
Le 2 juillet, la situation n’est plus celle de la veille. Les conditions météorologiques ne se stabilisent pas comme prévu, puis deviennent défavorables après l’explosion. Selon le Dictionnaire historique du CEP, les vents des basses couches s’orientent vers les îles Gambier, alors habitées par plusieurs centaines de personnes. Malgré cette évolution, le tir est maintenu. Le Rapport de la Commission d’enquête classe Aldébaran parmi les tirs ayant entraîné les retombées radioactives les plus importantes en Polynésie française. Il indique, pour l’archipel des Gambier, des doses maximales estimées à 9,4 mSv pour un enfant d’un à deux ans et 6,6 mSv pour un adulte.
La suite de l’évènement soulève une question centrale, celle de l’information et de la protection des populations. Des dispositifs de protection et d’évacuation avaient été envisagés, mais ils ne sont pas activés le 2 juillet 1966. Le Rapport de la Commission d’enquête mentionne aussi des mesures de radioactivité sur des produits de consommation à Mangareva, notamment l’eau, les fruits, les légumes et les poissons, sans que des restrictions claires soient décidées pour la population.
Aujourd’hui, cette date est un repère de mémoire. Elle rappelle le début d’une histoire qui a durablement touché la Polynésie française, sur les plans sanitaire, environnemental, social, politique et mémoriel.
Aldebaran. Source : ImagesDéfense / ECPAD — référence FT 1088.
Voir la notice originale sur Images Défense.
De Moruroa à la création contemporaine
En partenariat avec le Centre des Métiers d’Art de la Polynésie française
À partir de quatre troncs de ‘aito de Moruroa, deux étudiants du BPMA Sculpture du Centre des Métiers d’Art de la Polynésie française, Tahurai IPUTOA et Tuavai TEINAORE, ont réalisé quatre œuvres monumentales.
Un to’o revisité, un ‘ūmete rā’au, un tutua géant et un pū donnent une nouvelle forme à cette matière chargée d’histoire. Ces créations réinterprètent des objets issus du patrimoine polynésien et invitent à porter un regard renouvelé sur la mémoire, la transmission et l’histoire de Moruroa.
Ces œuvres inédites seront dévoilées lors de l’évènement ALDÉBARAN – MORUROA | ONO ‘AHURU MATAHITI !
Exposition photographique de Julie Pomery
Julie Pomery
Caroline DESBOIS-DALMON
Diplômée de l’école de photographie de Toulouse en 2003 (EPTA Toulouse), Julie Pomery s’oriente vers des travaux de photo-journalisme. Elle privilégie le noir et blanc, dont la sobriété lui permet d’aborder des sujets sensibles avec justesse, distance et intensité. Son approche se caractérise par la connivence qu’elle sait instaurer avec les personnes qu’elle approche.
Aux États-Unis, en Angleterre, au Sénégal, elle documente notamment les actions de l’Institut de Léprologie de Dakar (ILAD), la vie et les pratiques religieuses des Mourides, ainsi que l’inclusion d’enfants en situation de handicap en école ordinaire.
Pomery s’intéresse ensuite aux conséquences des essais nucléaires menés par l’État français. Entre 2007 et 2010, elle consacre une part majeure de son travail à rendre visibles leurs effets humains, mémoriels et paysagers, auprès des vétérans comme sur les territoires concernés : France métropolitaine, Polynésie française et Algérie. Elle multiplie par la suite les voyages entre les Antilles et la Polynésie française où elle réside désormais depuis plus de dix ans. C’est sur l’île de Moorea qu’elle conjugue vie professionnelle, artistique et familiale.

Motivée par l’injustice qu’elle éprouve face aux conséquences des essais nucléaires, Julie Pomery débute à partir de 2007 un intense travail préparatoire autour d’un projet consacré aux conséquences des essais nucléaires français. Pendant quatre années, elle mène des recherches, partage des rencontres et produit des images autour de ce sujet. Son projet commence avec des vétérans, militaires comme civils, de ces campagnes d’essais nucléaires, rentrés en France métropolitaine. À Lyon, elle est soutenue par l’Association des Vétérans des Essais Nucléaires (AVEN), co-fondée par Bruno Barrillot, et le Centre de Documentation et de Recherche sur la Paix et les Conflits (CDRPC), également fondé par Bruno Barrillot, Jean-Luc Thierry et Patrick Bouveret.
Dans le sillage de ces activistes, elle part à la rencontre des populations locales et à la recherche des vestiges militaires en Polynésie française. En butte aux refus des autorités militaires de l’époque, elle n’obtient pas d’accès aux sites d’expérimentations de Moruroa ni de Fangataufa, dont l’accès est réglementé. C’est avec le soutien de l’association Moruroa e Tātou, et plus spécifiquement de John Doom, Roland Oldham et Bruno Barrillot, qu’elle organise sa venue en Polynésie entre avril et juillet 2008. Leur accueil et leurs indications lui permettent de concrétiser son projet et l’orientent vers des lieux et des personnes qui reflètent le vécu nucléaire des territoires.
Ce séjour de trois mois lui permet de rencontrer les acteur·rice·s locaux de cet héritage nucléaire puis de réaliser des photographies. Elle effectue des vues paysagères et des portraits doublés d’entretiens, d’abord à Tahiti puis dans les îles de Hao, Tureia et Mangareva. Ce projet photographique associe des clichés de paysages et leurs acteur·rice·s qui témoignent de leur mémoire nucléaire.
Guidée par les populations locales, elle y photographie des paysages post-nucléaires en noir et blanc, à l’aide d’un Hasselblad 503cw 6×6 argentique avec des pellicules Ilford HP5 format 120-400 ISO. Elle instaure aussi un échange avec des acteur·rice·s de ces îles qui lui offrent leur témoignage et leur image. Ils·elles posent ainsi face à l’objectif et racontent leur vécu nucléaire.
Elle réalise ainsi des images inédites des paysages impactés, juste avant les « réhabilitations » des sites. Ces lieux désormais disparus connaissent alors des travaux, qui ont pris du retard ou qui viennent de débuter. Parfois, comme à Hao, elle arrive bien avant les travaux de démolition. Les images de Julie Pomery témoignent du traumatisme des 193 explosions nucléaires et révèlent ce que les opérations de réhabilitation militaire françaises ont largement effacé par leurs opérations de « démantèlement », notamment dans les îles nucléarisées de Hao, Tahiti, Mangareva et Tureia. Elle révèle l’impact continu de la toxicité coloniale sur les paysages et les communautés qui les habitent.
À son retour en métropole, elle tente de finaliser le projet mais éprouve une très grande difficulté à faire publier ces images. Elle se heurte aussi à l’impossibilité de se rendre en Algérie à la rencontre des populations nomades du Sahara et à la recherche des vestiges militaires, comme le prévoyait le troisième volet de son projet. Elle finit alors par se rendre à l’évidence du moment : une exposition itinérante ou une publication ne sont ni acceptées ni soutenues par le monde éditorial. Elle cesse donc en 2010 de tenter de valoriser son travail, mais les archives de Julie Pomery l’ont suivie au cours des étapes de sa vie. Elle souhaite désormais les partager comme un héritage des expérimentations nucléaires dans les territoires du Pacifique sous souveraineté française.
Caroline DESBOIS-DALMON
Inauguration de la fresque murale au collège de Tipaerui
Une fresque murale a été inaugurée au collège de Tipaerui afin de sensibiliser les jeunes générations à l’histoire des essais nucléaires en Polynésie française et à leurs conséquences.
À travers la création artistique, ce projet contribue à faire vivre une mémoire collective essentielle, en l’inscrivant dans un lieu fréquenté au quotidien par les élèves.
La DSCEN remercie les élèves, les équipes éducatives et l’ensemble des partenaires mobilisés autour de cette réalisation.
La fresque a été financée à 95 % par le Pays, dans le cadre de l’engagement de la Polynésie française pour la transmission et la valorisation de cette mémoire.

Ils en parlent dans les médias
Lorsque le CEP et les essais nucléaires en Polynésie française relèvent autant d’une histoire de la guerre froide que du récit franco-polynésien (1963-1996)
Manatea Taiarui
Introduction : par-delà le deuxième contact franco-polynésien
Les historiens français présentent souvent l’acquisition française de la bombe nucléaire comme une entreprise solitaire, inscrite dans un récit national glorieux : arme ultime, gage de puissance et de prouesse technoscientifique effaçant la défaite de 1940 selon la volonté du général de Gaulle. Mais expérimenter l’arme oblige à sortir de cet isolement. Le programme d’essais réalisé en Polynésie française entre 1963 et 1996 par le CEP s’inscrit en réalité dans un réseau d’échanges scientifiques et technologiques transnational, comme le souligne l’historien Itty Abraham à propos de l’ensemble des programmes nucléaires militaires, y compris étatsunien.
Cette histoire est donc internationale et transnationale : celle d’un territoire en situation d’impérialisme nucléaire, où la France projette sa puissance par les sciences et technologies nucléaires tout en imposant un rapport de force asymétrique à la Polynésie française. Propagande, surveillance, secret, espionnage et oppositions structurent cette séquence inscrite dans le récit classique de la guerre froide.
Dans quelle mesure le CEP, outil national pour la dissuasion, place-t-il la Polynésie française au cœur de la guerre froide, par-delà ses transformations locales ?
I – La dimension transnationale de la construction du CEP (1963-1966)
Entre 1963 et 1966, les architectes du CEP, au premier rang desquels le général Jean Thiry, s’inspirent des installations étatsuniennes des Marshall et britanniques de Kiritimati. Renseignements étatsuniens et britanniques sur l’aménagement des champs de tir, la mise en œuvre des armes, les dispositifs de protection ou le suivi de la radioactivité sont rassemblés par les expérimentateurs français pour combler leurs lacunes techniques.
L’implantation du CEP suppose aussi d’élaborer un dispositif de sûreté pour protéger les populations du danger radiologique et éviter tout contentieux international, dans un cadre scientifique mondial où, comme le souligne la sociologue Soraya Boudia, les normes de radioprotection ne sont pas encore stabilisées au sein de l’AIEA et de l’OMS. Localement, cette exigence oblige militaires et scientifiques à cartographier la Polynésie française (figure 1) et à en étudier la météorologie, longtemps négligée par l’État colonial.
Dans cet environnement transnational, pionnier mais secret, certains Polynésiens ne restent pas passifs. L’action antinucléaire de John Teariki, unique député de Polynésie française, qui cherche à comprendre les risques sanitaires des tirs grâce à son réseau scientifique transnational, révèle la capacité d’action des habitants. Il ne peut toutefois empêcher, seul, la tenue des essais atmosphériques de 1966 à 1974, bientôt confrontés à la pression internationale.

Source : SHD, 13 R 132/1. Cartographie : © Benjamin Furst, CRESAT, 2021.
II – Les essais atmosphériques à l’épreuve de leurs retombées radioactives (1966-1974)
Pour légitimer ses essais atmosphériques, pourtant interdits par les deux puissances étatsunienne et soviétique par le traité de Moscou de 1963, et dissimuler l’aide britannique décisive dans la maîtrise de la formule thermonucléaire en 1968, la France déploie sa diplomatie nucléaire à l’échelle internationale. Contestée dès les années 1960 par les pays du Pacifique — Nouvelle-Zélande, Australie, Fidji, Pérou, Chili — elle neutralise les controverses sur les retombées radioactives en livrant ses données scientifiques aux Nations unies. Les rapports de l’UNSCEAR de 1972-1973, bien qu’établissant une hausse significative de la radioactivité dans l’hémisphère sud et des doses anormales de strontium 90 et d’iode 131 dans le lait, restent favorables à la France. Celle-ci justifie ainsi ses essais par l’argument controversé de l’innocuité en imputant la pollution aux tirs étatsuniens, soviétiques et chinois conduits dans l’hémisphère nord.
Par les essais, la guerre froide se projette en Polynésie française à travers l’espionnage. États-Unis, URSS, Royaume-Uni et Chine surveillent de près le CEP, par terre, mer et air : avions U-2, KC-135 et B-52 étatsuniens (figure 2), Victor SR2 britanniques, sous-marins et navires soviétiques et chinois. À chaque tir, ces appareils convergent près de Moruroa et Fangataufa pour observer les essais et prélever des débris radioactifs, afin d’évaluer la puissance et la composition de la bombe française. Ces dynamiques, conjuguées à la pression internationale, poussent la France vers les essais souterrains.

Source : SHD, GR 13 R 168.
III – Les essais souterrains ou le paroxysme de l’argument de l’innocuité (1975-1996)
Pendant les essais souterrains, l’absence de retombées radioactives ne signifie pas l’absence de danger pour les travailleurs polynésiens : certains plongeurs, chargés de prélever des échantillons au point zéro, s’exposent à un risque de fuites radioactives. Face aux critiques persistantes, les autorités font face à plusieurs accidents — explosion de la cuve Meknès, effondrement d’une partie de la couronne de Moruroa en 1979 provoquant un tsunami — qui fragilisent l’image d’un savoir-faire maîtrisé. Des missions scientifiques internationales — Haroun Tazieff, Hugh Atkinson, Jacques-Yves Cousteau entre 1982 et 1987, puis 21 médecins en 1990 — sont organisées pour maintenir l’argument de l’innocuité.
Ces initiatives n’empêchent pas les émeutes de Papeete du 6 septembre 1995, lors de la reprise des essais par Jacques Chirac après le moratoire de François Mitterrand : l’aéroport est incendié, puis la capitale connaît pillages et incendies. Ces émeutes consacrent la contestation antinucléaire et la fin des essais en 1996.
Conclusion : des héritages qui perdurent
Vitrine du redressement français, les essais s’inscrivent dans un impérialisme nucléaire qui réactive les luttes anticoloniales en pleine guerre froide. Tâtonnements scientifiques, hésitations sur les seuils d’exposition et lacunes sur les retombées radioactives alimentent les contestations. L’argument de l’innocuité perdure après l’arrêt des essais, entre 1996 et 1998 : le DSCEN, créé en 1998, succède à la DIRCEN et assure désormais la surveillance des sites, révélant l’ampleur du travail scientifique restant à accomplir, notamment en épidémiologie et écologie.
Les Polynésiens et le CEP, une histoire d’agentivité (1963-1996)
Manatea Taiarui
Introduction : une agentivité malgré l’ignorance
Les essais nucléaires sont une histoire polynésienne autant que française. Écrire cette histoire, c’est restituer l’agentivité des Polynésiens, soit leur capacité d’agir et de se positionner dans un environnement où les autorités françaises contrôlent étroitement l’accès à l’information.
Propagande, « culture de l’ignorance » selon l’historienne Alyson Boyle, et minimisation du péril radiologique pour l’historien Renaud Meltz structurent la vie quotidienne des habitants et travailleurs locaux. Pourtant, les Polynésiens ne sont pas passifs durant les trente années d’expérimentations : ils ont des opinions et les expriment.
Dans quelle mesure, malgré le secret entourant les tirs, les Polynésiens se positionnent-ils face au CEP ?
I – Devant le fait accompli, les Polynésiens et leurs élus doivent se positionner malgré eux (1963-1966)
Lors de l’implantation du CEP, l’agentivité des Polynésiens commence par le positionnement de leurs représentants, un positionnement contraint par le manque d’information. Les élus de l’Assemblée territoriale, non informés de la prise de possession des atolls, se retrouvent devant le fait accompli et votent avec hésitation la cession de Moruroa et Fangataufa en février 1964, alors que l’armée construit les installations depuis avril 1963.
Les autorités françaises se félicitent néanmoins d’une acceptation progressive, qu’elles attribuent aux retombées économiques du CEP comme l’indique un bulletin de renseignement de novembre 1963 : « la masse tahitienne reste assez indifférente aux jeux politiques menés par ses élus. Contrairement à ceux-ci, les Polynésiens sont sensibles aux avantages immédiats que peut leur apporter le CEP, en particulier dans le domaine du travail » (figure 1). Ce même bulletin distingue les populations selon des critères ethniques révélateurs des représentations coloniales : les « Européens » et les « Chinois » sont réputés favorables aux essais, les « demis » réticents par crainte de perdre leurs privilèges, et les « Tahitiens », les moins informés, plutôt favorables par opportunité salariale.
Des voix s’élèvent pourtant. En avril 1964, des élus Here Ai’a dénoncent la venue des légionnaires. En juin 1964, Elvina Pomare, descendante de Pomare V, accuse la France de trahir les engagements pris envers son aïeul. En février 1966, des lycéennes, soutenues par leurs enseignants, protestent contre le projet d’installation de bordels militaires. Entre 1963 et 1966, John Teariki multiplie les interventions pour interroger l’État sur les dangers radiologiques.
Ces prises de position témoignent d’une société polynésienne loin d’être passive, même si ses habitants demeurent largement tenus à l’écart de l’information sur les risques radiologiques, au nom de la modernité nucléaire et du développement économique.

Source : F 66-184 RC257, © Robert Antoine/ECPAD/Défense.
II – Pendant les campagnes de tir, la culture de l’ignorance est gage de la modernité nucléaire (1966-1995)
Les Polynésiens réceptionnent diversement le risque radiologique. Le Here Ai’a, à travers son bulletin rédigé par Henri Bouvier, diffuse un savoir militant sur les dangers des essais, articulé aux idées autonomistes émergentes. En mars 1967, il y reprend notamment les travaux scientifiques de Jean Rostand sur les contaminations radiobiologiques.
Mais la majorité de la population, convaincue par la promesse d’une modernité heureuse, n’a pas conscience du danger radiologique : une ignorance entretenue par le verrouillage étatique de l’information. Certains Polynésiens s’adaptent et vivent la modernité nucléaire sans la percevoir comme menaçante. La bombe s’invite jusqu’à l’intimité : le journaliste et artiste Maco Tevane avoue ainsi « qu’on puisse tomber amoureux de la bombe », sans pour autant adhérer à la politique française.
Le cas des travailleurs illustre cette acceptabilité : entre 1963 et 1996, entre 10 000 et 15 000 Polynésiens travaillent pour le CEP, le CEA ou les entreprises associées selon les sociologues Pieter de Vries et Han Seur, attirés par des salaires parfois trois fois supérieurs à leurs revenus antérieurs. Les mesures de sécurité leur sont communiquées sans véritables explications. Parallèlement, la Polynésie bénéficie d’un boom économique considérable d’après l’économiste Bernard Poirine, même si les inégalités se creusent et la dépendance aux transferts de l’État s’accentue.
L’opinion évolue néanmoins avec la prise de conscience écologique. En juin 1973, 5 000 personnes manifestent à Papeete, avec en tête de cortège Pouvanaa Oopa, John Teariki et Francis Sanford (figure 2). Dans les années 1980, le Tavini Huiraatira et le mouvement de Henri Hiro Ia Ora Te Natura multiplient les marches antinucléaires, une contestation qui culminera lors des émeutes de 1995.

Source : SHD, GR 15 R 20.
III – La reprise et la fin des essais incarnent le paroxysme de la capacité d’action des Polynésiens
Les émeutes de Papeete sont le point culminant de plusieurs mois de tensions, les autorités ayant sous-estimé la mobilisation. Le 29 juin 1995, 10 000 personnes se rassemblent pour accueillir le Rainbow Warrior II. Les Églises et le mouvement écologiste Hiti Tau se mobilisent et sont connectés aux réseaux de contestation transnationaux, comme le souligne l’historienne Clémence Maillochon. Le 6 septembre, de violentes émeutes éclatent à Faaa puis Papeete : l’aéroport est incendié, des bâtiments et commerces sont pillés et brûlés dans la capitale.
Ces violences provoquent un renversement de l’opinion publique. Gaston Flosse s’affiche en garant de l’ordre face aux indépendantistes et militants antinucléaires. Les tirs se déroulent dans le calme jusqu’en janvier 1996. En mars, Gaston Flosse signe le traité de dénucléarisation du Pacifique Sud au nom de la France. En mai, le Tahoeraa Huiraatira remporte largement les élections territoriales face au Tavini Huiraatira. Cette victoire autonomiste neutralise durablement la contestation antinucléaire.
Conclusion : l’acceptation du CEP ne signifie pas absence de réflexion
Les Polynésiens acceptent le CEP par résilience face aux pratiques de l’État, non par adhésion à la dissuasion nucléaire. La France cherche à taire les controverses par la propagande et la promesse du développement, tout en affichant ses propres contradictions : affaire du Rainbow Warrior, moratoire, reprise des essais.
Les émeutes de 1995 révèlent les déséquilibres socio-économiques engendrés par le CEP et la connexion du public polynésien aux courants d’opposition transnationaux. Mais elles conduisent à une désolidarisation envers les luttes antinucléaires, sans pour autant faire disparaître le combat pour la reconnaissance des victimes et le traitement des héritages du CEP de nos jours.
Chanter le CEP : les voix qui ont défié le silence
Anaïs Maurer et Goenda Turiano-Reea
La Délégation polynésienne pour le suivi des conséquences des essais nucléaires (DSCEN) convie le public à un moment musical placé sous le signe de la mémoire et de la transmission. Des musiciens interprètent les chants de celles et ceux qui, dès l’annonce des expérimentations nucléaires, ont mis en paroles leur colère de voir leurs îles contaminées, leur douleur de voir leurs proches tomber malades, et leur quête de justice.
Le temps d’un concert, les artistes redonnent voix aux chanteurs et chanteuses qui ont bravé la censure pour dénoncer les expérimentations nucléaires françaises en Polynésie. Des Barefoot Boys aux jeunes chanteurs engagés d’aujourd’hui, en passant par Emma Terangi, le trio Kama’aina, Petiot, Gabilou, Bobby Holcomb, Angélo, Aremystic, et tant d’autres, ce répertoire musical raconte plus de soixante ans de souffrance, de résistance et de dignité.
Les chants seront présentés par Goenda Turiano-Reea et Anaïs Maurer, qui en éclaireront le contexte et la portée. Un moment de recueillement, de partage et d’hommage.
Une histoire écrite en chansons
Si l’histoire du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) s’écrit aujourd’hui surtout à partir d’archives militaires, le peuple mā’ohi, lui, n’a pas attendu la déclassification des archives étatiques pour se constituer une mémoire collective de cette période. À partir de leur expérience vécue de la vie en terre contaminée, les Polynésiens ont tout de suite raconté leur histoire en chanson.
Ces chants offrent un aperçu unique des impacts du nucléaire tels qu’ils furent ressentis, au moment des faits, au cœur des familles : manne financière et festivités pour certains, mais aussi déracinement, éclatement des foyers, contamination, maladies, mobilisation politique. Là où la parole publique était muselée, la chanson en langue tahitienne est devenue le refuge de la douleur et de la protestation autochtones.
Un silence imposé
Lorsque la France décide de développer un arsenal de bombes atomiques, les contestataires antinucléaires les plus véhéments, comme Pouvanaa a Oopa, le pasteur Jean Adnet ou le père Florentin, sont emprisonnés ou exilés. Dans ce contexte, rares sont les élus locaux à oser la contestation publique, malgré quelques exceptions comme celles de John Teariki ou Céline Oopa.
Pourtant, la contestation ne s’est pas éteinte pour autant. Elle s’est redéployée dans l’espace alternatif du chant, qui joue un rôle central dans la vie communautaire polynésienne. Les musiciens, en particulier lorsqu’ils se produisent en langues autochtones, ont pu exprimer leur douleur de voir leurs îles dévastées par les bombes ; leur anxiété face aux conséquences sanitaires de la radioactivité ; leur colère de se voir refuser le droit à l’autodétermination politique.
Un patrimoine à valoriser
Derrière ces mélodies se cache un patrimoine précieux. La plupart des premiers chants sur le nucléaire sont aujourd’hui dispersés et méconnus. À cause de la censure — et de l’auto-censure —, ces morceaux furent rarement diffusés à la radio ou repris dans les tāma’ara’a.
Pourtant, explorer l’héritage empoisonné du CEP par le biais de la création musicale permet de mettre en lumière les traumatismes du nucléaire, des années 1960 à nos jours. Aujourd’hui, chanter la bombe représente une étape indispensable pour dépasser les divisions politiques sur le sujet, et peut-être, un jour, commencer à guérir les blessures du CEP.
Il y a 60 ans, Aldébaran, début d’une longue série de tirs nucléaires : quel héritage aujourd’hui ?
Bruno Chareyron
Rédacteur : Bruno Chareyron, ingénieur en génie énergétique et nucléaire, conseiller scientifique de la CRIIRAD, Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité.
Le 2 juillet marquera le soixantième anniversaire du premier tir nucléaire en Polynésie française, Aldébaran, qui a entraîné de fortes retombées radioactives sur Mangareva, aux Gambier, située pourtant à 500 kilomètres. Il sera suivi de 40 autres essais nucléaires atmosphériques1 effectués à Moruroa et Fangataufa, entre 1966 et 1974.
Chacun des tirs a libéré dans l’atmosphère plus d’une centaine de substances radioactives différentes. L’ensemble de la Polynésie française a été affectée par des retombées, mais avec une intensité variable en fonction du type d’essai2 et, bien entendu, des conditions météorologiques.
À l’issue d’un essai nucléaire atmosphérique, le passage des masses d’air contaminé — les « panaches » — a exposé les populations à des radiations directes et à l’inhalation de substances radioactives. Une partie de ces substances est ensuite retombée sur le sol, de manière plus intense en cas de pluies, et a entraîné une contamination par ingestion via la boisson, en particulier lorsqu’elle provient de la collecte des eaux de pluie, et les aliments produits localement.
La puissance3 de l’explosion n’est pas le seul paramètre qui détermine l’impact sur la population. Celle du tir Centaure, en juillet 1974, était finalement une des plus faibles. C’est pourtant cet essai qui a entraîné les plus fortes retombées sur Tahiti, à environ 1 250 kilomètres à « vol d’oiseau ».
D’autres retombées ont entraîné une exposition très significative de la population à la radioactivité, en particulier les enfants, comme à Mangareva et Tureia.

Crédit : CRIIRAD, 2005.
Lors des premières retombées sur Mangareva, à l’issue du tir Aldébaran, la population n’a bénéficié d’aucune mesure de protection : ni mise à l’abri, ni fourniture d’aliments sains, ce qui est véritablement scandaleux.
Globalement, les évaluations des doses reçues par la population de Polynésie française restent soumises à beaucoup d’incertitudes et sont très probablement sous-estimées. Compte tenu de l’intensité de certaines retombées, on peut s’attendre à un impact sanitaire à court, moyen et long terme. Mais la quantification précise des conséquences reste complexe et très controversée.
À la demande du SDIRAF, Syndicat de Défense des Intérêts des Retraités Actuels et Futurs, et avec le soutien du Pays et de la DSCEN, Délégation polynésienne pour le suivi des conséquences des essais nucléaires, la CRIIRAD a d’ailleurs entamé un travail pour faire avancer un processus d’amélioration des méthodologies d’évaluation des doses, en impliquant davantage les populations dans la conduite des estimations. Nous avons choisi l’atoll de Tureia, le lieu habité le plus proche de Moruroa, pour initier ce travail.
L’environnement aujourd’hui
Les substances radioactives qui ont une longue durée de vie4 sont encore détectables dans l’environnement, les sols et certains aliments. La très faible contamination résiduelle n’est plus un sujet de préoccupation sauf, bien sûr, au niveau de certaines installations utilisées pour les tirs.
À Moruroa, la contamination des sédiments du lagon ou des sols superficiels par du plutonium va rester problématique à très long terme, et la quantité de matières hautement radioactives accumulées dans les cheminées de tir et puits aurait mérité un classement en « Installation Nucléaire de Base ».
Notes
1 Il faut y ajouter 5 tirs « de sécurité », puis 147 tirs nucléaires souterrains effectués entre 1975 et 1996.
2 Parmi les essais qui ont entraîné la plus forte exposition de la population aux radiations, certains ont été effectués près du sol, comme Aldébaran, qui est un tir sur barge, à environ 10 mètres du sol. D’autres ont été réalisés à plus haute altitude, comme Centaure, tiré « sous ballon » à 270 mètres d’altitude.
3 La puissance du tir Centaure était 7 fois plus faible qu’Aldébaran et 650 fois plus faible que Canopus, le premier essai de bombe thermonucléaire. Puissances exprimées en kilotonnes d’équivalent TNT : Centaure, 4 kt ; Aldébaran, 28 kt ; Canopus, 2 600 kt ; et, pour comparaison, Hiroshima, 15 kt, et Nagasaki, 21 kt.
4 Par exemple : le strontium 90, 28,5 ans ; le césium 137, 30 ans ; le carbone 14, 5 730 ans ; le plutonium 239, 24 110 ans ; l’uranium 236, 23,4 millions d’années. La demi-vie est le temps au bout duquel la radioactivité est divisée par deux.































