Le 14 novembre 2025, le musée du quai Branly – Jacques Chirac et l’artiste Orama Nigou ont dévoilé le projet « Te ra‘i puā tāta – croquis vivant », commandé par le musée un an et demi plus tôt. Lors d’une performance inaugurale au Musée de Tahiti et des îles – Te Fare Iamanaha, Orama Nigou a achevé la fabrication de l’œuvre au sein de la salle d’exposition permanente.

© Cartouche LM
Pendant plusieurs heures, elle a cousu. Plaçant un à un ses modules de plumes et coupant à l’ultime instant une mèche de ses cheveux pour l’ajouter à l’ouvrage. Tout ce temps, elle se tint face à l’objet qui a inspiré le projet : le potentiel fragment de maro’ura issu des collections du Musée du Quai Branly, actuellement en dépôt au Musée de Tahiti et des îles. En articulant les données scientifiques à ses recherches personnelles et à sa sensibilité, l’artiste a choisi de réinterpréter l’objet mythique, d’en créer un écho contemporain.

© Cartouche LM
Un croquis, le seul connu d’un maro’ura, réalisé en 1792 par William Bligh, devint la référence visuelle qui servit à donner corps aux précieux gestes et matériaux que l’artiste s’attachait à réactiver depuis cinq années. Pour les personnes présentes ce jour-là au Te Fare Iamanaha, c’était l’occasion de voir, de toucher, de connecter avec l’œuvre et de charger son mana avant son départ pour la métropole.
Là-bas, elle est entrée au Musée du Quai Branly par une autre performance. Lors d’une procession chantée et aux côtés de Stéphanie Leclerc Caffarel, responsable des collections d’Océanie au Musée du Quai Branly, Orama Nigou a déambulé avec l’œuvre à travers le plateau des collections jusqu’à la vitrine qui allait l’accueillir. L’objet fût ainsi présenté au lieu et aux précieux artefacts qu’il allait désormais côtoyer.

© Musée du Quai Branly – Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer
Un texte, co-écrit quatre ans plutôt avec Mahealani Amaru, fût récité trois fois, avec trois intentions différentes. Une première fois en reo tahiti pour ouvrir la performance et présenter l’objet. Une seconde fois à mi-parcours en dialogue français/reo tahiti avec Stéphanie L.C., symbolisant la collaboration avec l’institution du Quai Branly. Une troisième et dernière fois en reo tahiti pour clôturer la procession et permettre à l’artiste de dire au revoir à l’œuvre, tout doucement, comme en chantant une berceuse.
| E TE MARO’URA E ‘O ‘OE TE TAPA’O TAPU O TE MAU ARI’I NUI ‘EAHA ATU RA TO A’AMU ? ‘EAHA ATU RA IA TO PARAU MAU ? UA FA’AO VAU I ROTO I TO ‘OE ĀREA UNUMA UA ORI AU I ROTO I TO ‘OE MAU HURUHURU MANU UA FA’ARIRO VAU I ROTO I TO ‘OE AHO ‘O ‘OE TE TUAVE TA FA’A’ITE O TE TAU HITAHITA ‘O ‘OE TE TAO’A TAIPE UA NOA’A IA VAU TE AURA’A UA NOA’A IA VAU TE TAHI MAU PAHONORA’A E TE TAHI MAU UIRA’A I TEIE NEI Ā E TE MARO’URA E, TA HA’AMĀURUURU NEI AU IA ‘OE E TE MARO’URA E |
Ô TOI, LE MARO’URA TU ES L’EMBLÈME SACRÉ DES PLUS MAJESTUEUX DES ROIS QUELLE EST DONC TON HISTOIRE ? DIS-MOI, QUELLE PEUT BIEN ÊTRE TA VÉRITÉ ? CAR JE ME SUIS IMMISCÉE DANS TON INTIMITÉ J’AI AIMÉ ME PROMENER DANS TES NOMBREUSES PLUMES J’AI TELLEMENT AIMÉ M’ÊTRE ABANDONNÉE DANS TES FIBRES TOI, L’OUVRAGE INACHEVÉ, LE TÉMOIN DU TEMPS AVIDE, Ô TOI, L’OBJET MYTHIQUE. J’AI TROUVÉ DU SENS, J’AI TROUVÉ DES RÉPONSES, ET ENCORE PLUS DE QUESTIONS… MERCI À TOI, Ô TOI LE MARO’URA |

© Musée du Quai Branly – Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer
« Te ra’i puā tāta – croquis vivant » est devenue une œuvre appartenant aux collections nationales françaises et une émanation contemporaine de maro’ura auprès d’un objet très spécial : un to’o, celui autour duquel le fragment était à l’origine enroulé. Les deux objets ainsi réunis, symboles des liens des générations à travers le temps et l’espace, sont désormais présentés sur le plateau des collections du Quai Branly, accompagnés par une vidéo qui met en lumière le processus de fabrication de l’œuvre.

© Musée du Quai Branly – Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer
Cinq ans de dialogues
Si ce projet a été officiellement commandité il y a un an, celui-ci a en réalité planté ses racines depuis novembre 2020, alors que l’artiste était encore étudiante en design textile.
Dans le cadre de la préparation de son mémoire de troisième année, qui portait sur les liens entre identité et patrimoine et la place de la création dans ce processus, elle avait choisi de s’intéresser au supposé fragment de maro’ura comme objet prétexte. En prenant attache avec Stéphanie Leclerc-Caffarel, responsable des collections d’Océanie au Musée du Quai Branly, elle avait pu obtenir une visite pour étudier l’objet. C’est ainsi qu’elle fit ses premiers pas pour comprendre le fragment, sa structure et réactiver des techniques de couture de plumes précoloniales qui n’avaient plus été utilisées depuis 300 ans. Aujourd’hui, cela fait désormais 5 ans qu’Orama Nigou a reconnecté avec ses gestes, qu’elle les perfectionne dans sa pratique contemporaine et qu’elle a commencé à les transmettre.

Croquis du potentiel fragment de maro’ura / Expérimentation de reconstitution d’une partie de l’objet par Orama Nigou.
Au moment où elle rendait visite au fragment, une exposition était en préparation autour de l’objet : Maro’ura, un trésor polynésien. En remerciement pour la visite qui lui avait été accordée, Orama avait ensuite envoyé ses recherches graphiques à Stéphanie L.C., qui a alors souhaité les intégrer à l’exposition et utiliser une perspective nouvelle pour nourrir les observations scientifiques. Ce fût la toute première collaboration de l’artiste avec le musée.

Plus tard, l’artiste rencontra également Magali Mélandri, responsable de l’unité patrimoniale Océanie-Insulinde au Quai Branly. Et à trois, durant un déjeuner de juin 2024, « Te ra‘i puā tāta – croquis vivant » a pris forme…
La suite, ce furent plusieurs mois de travail intense. Des milliers de plumes, des centaines d’heures de fabrication assistées par Ponihere Hopuare, et des dizaines d’heures de vidéo réalisées avec Pierre et Jérémie de Nicola…

© Cartouche LM
Ainsi, cinq années d’intérêt, de réflexion, de conversations et de pratique auront abouti à la performance du 14 novembre 2025 puis à celle du 14 décembre de la même année qui signa l’entrée de l’œuvre au Musée du Quai Branly et l’installation de celle-ci auprès du to’o.
« Te ra‘i puā tāta – croquis vivant » poursuit son existence auprès des équipes muséales et du public. Il vous appartient désormais de continuer à nourrir l’œuvre de vos visites et de vos conversations…


