Cinq artistes polynésiens en résidence à Paris (Hiro’a n° 225 – Septembre 2026)

Cinq artistes polynésiens en résidence à Paris

RENCONTRE AVEC MAUIKE BUNKLEY, JENNYFER FAREMIRO, THODÉ, SOPHIE SMIDT, WARREN HUHINA ET TAUNATERE TEROOATEA, ARTISTES – TEXTE ET PHOTOS : ISABELLE LESOURD

Pour la 6e édition du concours Firi Anoihi, organisé par le ministère de la Culture de Polynésie française, cinq artistes polynésiens s’envoleront prochainement pour Paris où ils séjourneront trois mois en résidence au cœur de la Cité internationale des arts. Tous partagent la même ambition : profiter de cette parenthèse pour expérimenter, enrichir leur pratique et faire évoluer leur art, avant de mieux le transmettre à leur retour au fenua.

Rencontrer des artistes venus d’autres horizons, découvrir de nouvelles techniques, matières et formes d’expression, confronter les regards et les sensibilités, nouer des contacts, gagner en visibilité, produire autrement ou simplement sortir de son cadre de création habituel et de son île… les raisons ne manquent pas pour un artiste polynésien de tenter l’expérience de la Cité internationale des arts de Paris. Implantée au cœur de la capitale, sur ses sites du Marais et de Montmartre, la Cité accueille chaque mois plus de 300 artistes venus du monde entier. Musiciens, sculpteurs, peintres, cinéastes, chorégraphes, écrivains, graphistes, autant de disciplines et d’univers qui se côtoient, se croisent et se rencontrent.

Faire évoluer leur pratique

Chaque résident dispose d’un atelier-logement où il peut travailler à son rythme et faire avancer ses projets. Mais l’intérêt de la résidence va bien au-delà de cet espace personnel. Les artistes peuvent participer à des ateliers collectifs de sérigraphie, de gravure ou de céramique, découvrir le travail des autres résidents directement dans leurs ateliers, échanger autour de leurs pratiques et s’inspirer de nouvelles approches. Ils ont également la possibilité de présenter leurs créations aux autres artistes ainsi qu’aux invités de leur choix. Plus qu’un simple séjour à Paris, cette immersion offre aux artistes polynésiens un temps privilégié pour créer, un espace de liberté pour expérimenter, se confronter à d’autres univers et élargir leurs horizons. Une expérience artistique et humaine particulièrement enrichissante, qui constitue aussi une véritable chance pour faire évoluer leur pratique.

Un concours lancé en 2021

Créé en 2021 et rebaptisé Firi Anoihi, « Le lien par l’art », le programme a retenu cette année cinq artistes parmi les vingt-trois candidatures déposées auprès de la Direction de la culture. Durant leurs trois mois de résidence, les lauréats bénéficient, grâce au partenariat entre la Direction de la culture de Polynésie française et la Mission aux affaires culturelles, d’un accompagnement artistique, d’une bourse de vie et de production de 191 092 Fcfp par mois, d’un atelier-logement ainsi que d’un billet d’avion aller-retour offert par Air Tahiti Nui. Du 3 septembre au 27 novembre, Mauike Bunkley, Jennyfer Faremiro, Thodé, Sophie Smidt et Warren Huhina pourront ainsi enrichir leur pratique et tisser des liens entre la Polynésie et la scène artistique internationale.

La parole aux artistes : 

Mauike Bunkley
Styliste, couturier, modéliste

« Cette résidence va me permettre de relancer la machine »

Autodidacte, Mauike apprend la couture grâce à des tutoriels sur Internet. Il se fait connaître en 2022 avec la robe « Punu », portée par l’actrice Pahoa Mahagafanau lors du 75e Festival de Cannes, à l’occasion de la présentation du film Pacifiction. Il remporte ensuite un concours de design avec une robe en patchwork entièrement réalisée à partir de chutes de tissu. Mais en 2023, il range sa machine à coudre pour privilégier un emploi plus stable. « Financièrement, j’avais trouvé un équilibre, mais la création me manquait. À Paris, j’ai envie d’apprendre de nouvelles techniques, de découvrir d’autres matières et de m’inspirer de cette énergie artistique venue du monde entier. »

Jennyfer Faremiro
Créatrice contemporaine, inspirée du patrimoine

« C’est l’opportunité d’une vie ! »

Originaire de Kauehi, Jennyfer Faremiro crée des tenues et parures d’exception en fibres végétales, tapa, plumes et coquillages, remarquées notamment lors de la Tahiti Fashion Week et des soirées Miss et Mister Tahiti. « J’ai grandi dans un monde où tout ce que nous n’avions pas, nous le fabriquions. Après des études de design de mode au Canada, le Centre des métiers d’art a été un véritable tremplin. J’y ai pris conscience, au-delà de la pratique de la sculpture sur bois, de l’immense richesse de notre patrimoine culturel. Aujourd’hui, cette résidence est l’opportunité d’une vie : apprendre de nouvelles techniques, créer des liens et faire rayonner notre fenua. Après, et grâce au Centre des métiers d’art, j’ai l’audace de me dire : « Pourquoi pas moi ! » » Avec son projet « Résonances ancestrales », elle souhaite également explorer les collections polynésiennes des musées français pour nourrir sa création.

Sophie Smidt
Artiste visuelle

« Partir, c’est faire rayonner notre culture à Paris »

Sophie Smidt, artiste visuelle, s’est formée aux Beaux-Arts de Marseille avant de revenir au fenua. Depuis, elle développe un travail de peinture sur tissu, support chargé de mémoire, sur lequel elle représente des figures emblématiques de Polynésie. « Après avoir enseigné les arts plastiques à Ua Pou puis à Mahina, j’ai eu envie de développer davantage ma pratique. Cette résidence est une chance de rencontrer d’autres artistes, d’expérimenter de nouveaux supports et de confronter nos cultures. J’aimerais travailler sur des tissus venus d’autres pays, mais aussi découvrir d’autres pratiques comme le vitrail. Partir, c’est se nourrir de nouvelles expériences artistiques, mais aussi faire rayonner notre culture à Paris. »

Warren Huhina
Sculpteur, graveur

« Ce voyage est la continuité de mon chemin d’artiste »

Warren Huhina, sculpteur et graveur originaire de Hiva Oa, inscrit son travail dans une quête identitaire profondément liée à son héritage marquisien. « Mon père, sculpteur, m’a transmis son savoir-faire et cette recherche permanente de nos sources et de nos savoirs ancestraux. » Après le bac, il poursuit des études à Tahiti en langues étrangères appliquées et en commerce. Il choisit finalement de se consacrer pleinement à l’art. « Ce voyage à Paris n’est pas une finalité, mais la continuité du chemin d’artiste que j’ai décidé de prendre. Je représente ma famille et mon archipel. » Avec son projet « L’art tiki comme force de transmission et de guérison collective », il souhaite explorer la capacité de l’art à transmettre, rassembler et réconcilier.

Thodé
Plasticien multidisciplinaire

« J’ai envie d’expérimenter de nouvelles techniques »

Pour Thodé, architecte et plasticien multidisciplinaire, cette résidence marque son premier long séjour en France depuis son installation en Polynésie, il y a plus de vingt ans. Un retour transformé. Sa vocation artistique s’est révélée lors d’un stage à la Sagrada Família de Barcelone, aux côtés d’un sculpteur. Avec son projet « Mémoire et Résistance », centré sur le penu, il explore les notions de transmission et d’héritage à travers la superposition, le frottement et l’empreinte, faisant dialoguer gestes ancestraux et création contemporaine. « Cette résidence représente une prise de risque par rapport à mon activité d’architecte, mais elle va aussi me nourrir. Je suis le plus âgé du groupe ! Nous sommes cinq artistes très différents : à nous de découvrir ce qui nous lie. C’est tout le sens de Firi Anoihi, le lien par l’art. »

Retour d’expérience

Taunatere Terooatea
Sculptrice sur bois et peintre, promotion 2025

« J’ai envie d’en faire d’autres ! Paris n’était qu’un début »

Formée à la sculpture sur bois au Centre des métiers d’art de Pape’ete, Taunatere Terooatea a participé à la résidence parisienne en 2025. Cette première expérience, loin de son île et de sa famille, a profondément fait évoluer son projet. « Je suis partie avec une idée qui, une fois à Paris, s’est complètement transformée. J’ai visité beaucoup de musées, rencontré des artistes de différents pays et suivi une formation au vitrail avec un maître verrier. J’y ai retrouvé des similitudes avec mon travail : assembler des morceaux de verre comme j’assemble des morceaux de bois. »

Aux nouveaux lauréats, elle conseille de rester fidèles à leur identité : « À Paris, on est comme des éponges tellement il y a d’informations. Il ne faut pas se perdre, mais profiter au maximum et créer des liens. » Une expérience qui lui a donné envie de poursuivre l’aventure : « Il existe des résidences d’artistes partout dans le monde. J’ai envie d’en faire d’autres ! »