Comprendre

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1- Les raisons de l’inscription

La valeur universelle exceptionnelle du paysage culturel Taputapuātea est présente sur le plan historique en tant que haut lieu sacré comprenant en son coeur le complexe du Marae Taputapuātea, un site cultuel et politique ancien qui a joué un rôle majeur dans l’histoire de la civilisation polynésienne. Il est indissociable du territoire traditionnel bien délimité dans lequel il s’inscrit. C’est pourquoi il s’agit d’un paysage culturel.

Taputapuātea est en outre un exemple éminent des marae, temples à vocation cultuelle et sociale, construits par le peuple mā’ohi du XIVe au XVIIIe siècle après J.-C. Bien que les marae se retrouvent dans toute la Polynésie, ils ont fait l’objet d’innovations propres aux Îles de la Société et en particulier aux Îles Sous-le-Vent où ils ont atteint des dimensions monumentales. Cette caractéristique est emblématique des marae du complexe du Marae Taputapuātea. Ils témoignent non seulement d’une expression matérielle la plus aboutie de la religion polynésienne ancienne mais aussi de l’expression politique de la suprématie de la chefferie Tamatoa de ‘Ōpoa qui a rayonné aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Cette reconnaissance par l’UNESCO des marae, dans leur dimension matérielle et spirituelle, vient ainsi combler un manque pour une immense zone géographique comparé à d’autres types de temples monumentaux pour d’autres religions dans d’autres parties du monde.

En tant que paysage relique, Taputapuātea témoigne également de 1000 ans de présence de la civilisation mā’ohi et de la manière dont les Polynésiens ont peuplé les îles, organisé l’espace fonctionnel et social et modelé le paysage pour arriver à y vivre durablement. En témoignent les espaces de vie dans le haut de la vallée de ‘Ōpoa encore aujourd’hui matérialisés par les vestiges archéologiques de maisonnées et de terrasses horticoles se situant dans des forêts reliques plantées par les Polynésiens pendant des siècles dans les zones où les terres sont les meilleures.

Enfin,Taputapuātea est aussi un paysage culturel associatif unique car le Marae Taputapuātea est attachée au mythe cosmogonique polynésien de fondation du monde par le dieu Ta’aroa, descendu sur la montagne Tea’etapu qui domine les vallées de ‘Ōpoa et Hotopu’u. Il y aurait construit le Marae Vaeāra’i, le marae originel à partir duquel le Marae Taputapuātea a plus tard été fondé. Le paripari fenua, discours traditionnel de présentation du territoire local, créé ainsi un lien inséparable entre le complexe du Marae Taputapuātea et l’ensemble des éléments naturels majeurs du paysage qui fondent l’unité et la cohérence de ce territoire sacré. Celui-ci matérialise encore aujourd’hui le symbole de l’origine pour de nombreux Polynésiens. C’est pourquoi l’ensemble forme un paysage culturel associatif.

Taputapuātea répond à 3 des dix critères de l’UNESCO.
Critère (III) : Taputapuātea apporte un témoignage exceptionnel de 1000 ans de civilisation mā’ohi.

Cette histoire est représentée par l’ensemble du marae Taputapuātea en bordure de mer et la diversité des sites archéologiques dans les hautes vallées. Cet ensemble reflète l’organisation sociale avec des paysans vivant dans les hautes terres et des guerriers, des prêtres et des rois établis près de la mer. Il témoigne également de la compétence de ce peuple en matière de navigation sur des pirogues à balancier, franchissant de longues distances sur l’océan, grâce à l’observation de phénomènes naturels, et transformant les îles nouvellement occupées en des lieux qui couvraient les besoins de leur population.

Critère (IV) : Taputapuātea offrent des exemples éminents de marae : temples à vocation cultuelle et sociale construits par le peuple mā’ohi du XIVe au XVIIIe siècle.

Les marae étaient les points d’intersection entre le monde des vivants et celui des ancêtres. Leur forme monumentale reflète la concurrence entre les chefs ari’i pour obtenir prestige et pouvoir. Le marae Taputapuātea est lui-même une expression concrète de l’alliance capitale formée par sa hiérarchie de chefs et le culte qui lui était associé, des pierres de ce marae étant transportées sur d’autres îles pour y fonder d’autres marae du même nom.

Critère (VI) : En tant que foyer ancestral de la culture polynésienne, Taputapuātea revêt une importance exceptionnelle pour les peuples de la Polynésie tout entière.

Il symbolise leurs origines, les relie à leurs ancêtres et en tant qu’expression de leur spiritualité. Ces idées et connaissances vivantes sont inscrites dans les paysages terrestres et marins de Raiatea et, en particulier, dans les marae pour les rôles centraux qu’ils jouèrent autrefois.

Le paysage culturel de Taputapuātea et son ensemble emblématique du Marae Taputapuātea sont comparés à d’autres biens portant des valeurs équivalentes au sein de la Polynésie, de la région pacifique et au niveau mondial en se référant à d’autres biens inscrits sur la liste du patrimoine mondial.

Le Marae Taputapuātea est emblématique de l’immense richesse des traditions orales. Il surpasse tous les autres marae de Polynésie française du point de vue de la capacité à représenter le rayonnement des chefferies majeures de cette époque et leur influence religieuse, culturelle et politique.

Comparé à certains sites remarquables par leur taille, comme le Marae Maha’iatea (Tahiti), par le nombre de vestiges archéologiques qu’ils regroupent et leur diversité, c’est le cas de Mata’ire’a (Huahine) ou des vallées de ‘Opunohu (Mo’orea) et de Papeno’o (Tahiti), le complexe de Taputapuātea est unique car il regroupe une richesse exceptionnelle de connaissances, de tradition orale, d’informations permettant la compréhension de l’organisation sociale et de l’espace en Polynésie. Il a par ailleurs eu dans l’histoire de Tahiti et des Îles de la Société une importance unique comme pôle religieux et politique. Taputapuātea est le site qui représente le mieux le centre politique religieux et social pour les anciens Polynésiens. Taputapuātea est le seul complexe de niveau « international. » La renommée du Marae Taputapuātea était très étendue et la plupart des peuples de Polynésie orientale le considèrent comme le siège de la connaissance et de la religion ancienne. Au centre d’un grand réseau de relations religieuses et politiques, Taputapuātea a acquis une dimension « internationale » comme aucun autre marae. Le Marae Taputapuātea surpasse tous les autres marae de Polynésie française du point de vue de la capacité à représenter le rayonnement des chefferies majeures de cette époque et leur influence religieuse, culturelle et politique.

Par rapport à d’autres paysages culturels, Taputapuātea est intimement lié à d’autres sites du Pacifique qui véhiculent des valeurs et des cosmologies aux origines communes et avec lesquels il entretient des relations de filiation reconnues encore aujourd’hui.

C’est le cas des sites à Hawaii, en Nouvelle-Zélande, ou à Rarotonga (Îles Cook) notamment. Taputapuātea est représentatif de la terre d’origine des Tupuna (ancêtres) et des dieux. Il vient apporter des éléments centraux de la représentation de la culture Polynésienne, avec ses mythes expliquant la fondation du monde et des humains et son intime interaction avec la nature.

Comme d’autres paysages culturels dans le monde, le paysage culturel Taputapuātea est un haut lieu sacré de pèlerinage qui véhicule des valeurs d’harmonie entre les hommes et avec la nature et qui a eu jadis une influence considérable sur une immense région. Sur la Liste pour le patrimoine mondial, Taputapuātea est l’unique point de rencontre de grandes routes maritimes à travers l’océan Pacifique sur des embarcations traditionnelles, permettant la rencontre de cultures polynésiennes diversifiées. Aujourd’hui encore le paysage culturel de Taputapuātea est au cœur de chemins qui relient les hommes et participe à tisser des liens nouveaux entre les cultures du Pacifique qui, si elles se sont diversifiées à travers les siècles, sont ancrées dans une histoire et une cosmologie communes.

Taputapuātea est représentatif d’un système de pouvoir et illustre remarquablement les capacités d’adaptation exceptionnelles de l’humain à son environnement. Il développe ainsi un système de pouvoir qui le distingue d’autres grands navigateurs comme étaient par exemple les Vikings, qui parcouraient eux aussi de grandes distances à travers un pays aux conditions climatiques peu clémentes.

Taputapuātea est un complexe monumental sacré comportant des pierres dressées, Ahu, et autres plateformes dont les orientations et l’architecture sont associées aux connaissances astronomiques d’un peuple de navigateurs. C’est à travers cette expression monumentale que Taputapuātea illustre l’organisation sociale et religieuse prospère des Polynésiens aux temps anciens. Des structures monumentales du même type que le complexe de Taputapuātea existent à travers le Pacifique et sont le fruit de migrations sur des distances considérables durant des échelles de temps importantes. Cependant, elles se distinguent de Taputapuātea par leurs dimensions colossales (statues moai de L’île de Pâques), ou leurs formes (le complexe de Papahānaumokuākea à Hawaii). Au niveau mondial, Taputapuātea se distingue architecturalement et temporellement d’autres sites qui sont aussi des lieux de pouvoir, de culte et funéraire (l’acropole d’Athènes, les ensembles mégalithiques de Stonehenge et Averbury au Royaume-Uni, les cercles mégalithiques de Senegambie au Sénégal et en Gambie).

2- Migrations et peuplement de la polynésie

C’est un immense triangle schématiquement tracé sur une carte dont les sommets sont formés par les îles Hawaii au nord, la Nouvelle-Zélande à l’ouest et Rapa Nui (l’île de Pâques) à l’est. Au centre de ce triangle se trouve l’archipel de la Société.

Le terme de Polynésie remonte aux Européens des XVIIIe et XIXe siècles et en particulier au français Jules Dumont d’Urville (1832) qui proposent de découper géographiquement la région Océanie en trois parties. Ainsi, trois aires ethniques sont identifiées la Mélanésie (îles noires), la Micronésie (les petites îles) et la Polynésie (les îles nombreuses). Aujourd’hui, on préfère adopter un découpage fondé sur la linguistique, distinguant les peuples non-Austronésiens (Aborigènes, Papous) des Austronésiens (partageant une origine de langue commune se situant vers Taïwan).

Les Polynésiens associent ce triangle à l’image d’une pieuvre. La pieuvre fe’e, feke, heke ou ‘eke dans les langues du Triangle polynésien est le symbole du lien qui unit toutes les îles entre elles. Chez les Polynésiens, la mer n’a jamais été un obstacle. Terre et mer sont un continuum, grâce à la pirogue qui servait à relier les îles. C’est à travers les langues polynésiennes et le sens des mots que ce lien est révélé. En effet, le mot « pieuvre » est assimilé à un « vaisseau », un « navire » ou bien encore au verbe « glisser » et par extension « naviguer ». La pieuvre symbolise donc la pirogue et le voyage, dans le sens où ils servent de lien entre les îles. Les huit tentacules de la pieuvre sont les huit itinéraires permettant de relier toutes les îles de la Polynésie à Taputapuātea.

Les navigateurs polynésiens ont développé des techniques extrêmement sophistiquées de navigation sans le concours d’aucun instrument, s’appuyant sur une observation fine de la course des étoiles, du ciel et des éléments marins. Un véritable art de la navigation qui a permis non seulement le peuplement depuis la Polynésie occidentale mais aussi le développement de réseaux d’alliances extrêmement étendus à l’ensemble du Triangle polynésien.

Cette expertise s’est doublée d’une grande compétence dans la construction d’embarcations hauturières solides, les pirogues doubles de voyage, (ancêtres des catamarans) résistantes au temps et aux mers du large du fait d’un judicieux assemblage flexible des parties principales qui les composent. Chaque pirogue était capable pour les plus grandes d’entre-elles de transporter de 40 à 60 personnes, du bétail (tels que des cochons, des chiens, des poulets) ainsi que des espèces végétales nécessaires à l’alimentation, la pharmacopée et les rituels et qui seront replantées dans les nouvelles îles.

Cette connaissance et ce savoir-faire liés aux techniques de navigations impressionnèrent les navigateurs européens. Parmi eux, il en fut un qui décida d’exploiter ces extraordinaires compétences. Il s’agit du capitaine Cook qui, lors de son premier voyage à Tahiti en 1769, enrôla à bord de son navire l’Endeavour, le maître-navigateur Tupaia.

Tupaia, initié dès son plus jeune âge à la navigation et aux méthodes d’orientation traditionnelles, basées sur l’observation des étoiles, de la houle, du vol des oiseaux, pouvait indiquer précisément l’orientation de son île natale, Ra’iātea, et ce jusqu’à sa dernière escale à Batavia (Jakarta – Indonésie) où il mourut. Il a notamment établit une carte détaillée du Pacifique sud permettant à Cook de « découvrir » plusieurs îles encore inexplorées par les Européens forçant ainsi l’admiration du capitaine et de ses lieutenants. L’existence de cette carte montre bien que les navigateurs des îles de la Société connaissaient l’existence des îles bien au-delà de leur propre archipel.

3- La création des îles et l’univers cosmogonique

Le monde ainsi créé par ces dieux est nécessairement insulaire et marin. En effet, depuis leurs origines, les populations qui peuplèrent le Pacifique oriental évoluèrent loin de toute terre continentale. Dans l’imaginaire collectif et les schémas de pensé de ces populations, la terre – où naissent et se reproduisent les hommes – est intrinsèquement liée à l’océan – lieu des échanges et des rencontres. L’océan n’est pas perçu comme un facteur d’isolement, c’est au contraire le monde qui relie les îles et les hommes entre eux. L’océan est également le reflet du ciel et inversement dont les étoiles seraient comme autant de terres qui constellent l’océan.Le monde ainsi créé par ces dieux est nécessairement insulaire et marin. En effet, depuis leurs origines, les populations qui peuplèrent le Pacifique oriental évoluèrent loin de toute terre continentale. Dans l’imaginaire collectif et les schémas de pensé de ces populations, la terre – où naissent et se reproduisent les hommes – est intrinsèquement liée à l’océan – lieu des échanges et des rencontres. L’océan n’est pas perçu comme un facteur d’isolement, c’est au contraire le monde qui relie les îles et les hommes entre eux. L’océan est également le reflet du ciel et inversement dont les étoiles seraient comme autant de terres qui constellent l’océan.

La mythologie polynésienne se distingue également par l’importance qu’elle accorde à la voute céleste. Le ciel forme un dôme divisé en plusieurs coupoles superposées dans lesquelles y vivraient les dieux et ancêtres. Cet espace sacré est dénommé Te Pō (le monde des ténèbres, de la nuit, de l’invisible). Il est séparé du monde profane, celui des hommes dénommé Te Ao (le monde des vivants, où brille la lumière du jour). Mais, les hommes et les dieux sont liés, comme l’établissent soigneusement les généalogies des grandes lignées dans lesquelles la hiérarchie des dieux interfère avec celle des chefferies.

Pour s’assurer la bénédiction des dieux et éviter leur colère, les hommes venaient sur les marae pour honorer ces dieux et leur demander d’influencer favorablement les événements. Ils cherchaient, par exemple, à obtenir le retour de l’abondance des récoltes ou bien une victoire guerrière. Le marae permettait donc d’assurer la communication entre le monde des humains (Te Ao) et celui des dieux et des ancêtres (Te Pō). C’était uniquement sur le marae que les atua – les dieux – pouvaient être convoqués par les rituels des prêtres, pour venir s’incarner dans les idoles sculptées.

Plusieurs notions étaient liées à la vie religieuse des anciens Polynésiens dont celles de mana et de tapu. Convoquer les dieux sur terre permettait aux hommes d’obtenir du mana, une force divine responsable de la santé, de l’équilibre, de la fertilité. Toute réussite ou échec était dû à la présence ou non de mana. L’absence prolongée des dieux sur terre faisait faiblir le mana, c’est pourquoi les dieux étaient invités régulièrement grâce à des rituels pratiqués sur le marae. Seuls les prêtres, les tahu’a, pouvaient accomplir ces rituels. Les dieux ne transmettaient leur mana qu’en échange de don. Plus le don était prestigieux, plus le dieu était incité à être généreux. C’est pourquoi, certains dons prenaient la forme de sacrifices humains.

Le mana concerne aussi bien les objets inanimés que les choses animées. Les objets inanimés acquièrent le mana en raison de leur proximité avec des personnes qui en ont ou parce qu’ils ont été associés à des événements importants, tels les rituels religieux.

Enfin, le sacré était également à l’origine d’une codification extrêmement forte de la société qui était régie par le tapu (qui désigne autant ce qui est sacré que ce qui doit être mis à l’écart, car sacré). Le tapu s’applique à une personne ou à une chose qui devient inviolable en raison de son caractère sacré. Un lieu tapu ne doit pas être approché. Une personne tapu, généralement un chef de haut rang, ne doit pas être touchée, et ce qu’elle touche devient également tapu. Le rāhui est une forme de tapu qui proclame un interdit, le plus souvent temporaire, sur l’exploitation de telle ou telle ressource naturelle.

4- La construction d’un paysage culturel

Les anciens Polynésiens sont arrivés en pirogue avec à leur bord plantes et animaux provenant de leur terre de départ qui se situait pour la dernière vague de migration au niveau des îles Tonga et Samoa. Au sein du plus grand océan du monde, dans cette région de Polynésie orientale, où l’environnement est presque exclusivement marin, les Polynésiens considèrent la terre comme une mère nourricière. C’est par le terme fenua qu’ils la désignent. Un terme qui s’applique également au placenta. Tout comme le placenta nourrit le foetus, la terre nourrit celui qu’elle porte mais pour cela il faut l’ensemencer comme la mère est fécondée. L’implantation de nouvelles graines représente plus qu’un simple acte de culture, il participe d’un principe cohérent pour ces populations qui, par ce geste, féconde la terre et donne naissance à un nouveau fenua.

Plusieurs études réalisées aux Îles de la Société notamment démontrent que l’installation des Polynésiens dans les îles de Polynésie orientale, a rapidement entrainé une transformation des paysages. Dans les zones où les terres sont les meilleures, les forêts dites primaires (c’est-à-dire originelles) ont été défrichées pour permettre la culture de nombreuses espèces utiles dites « traditionnelles » importées en pirogues. Parmi ces plantes vivrières, textiles ou encore médicinales introduites par l’homme on trouve le cocotier, le mape (châtaignier tahitien), le uru (arbre à pain), l’igname, originaires d’Indo-Malaisie, mais également la canne à sucre, les bananiers, le pommiercythère… Le paysage garde aujourd’hui la trace tangible de ces aménagements.

Ces paysages transformés sont également le reflet des changements sociaux survenus depuis l’arrivée des premiers occupants.

Avec la croissance de la population, la première organisation sociale découpée en huit clans Na Papa e Va’u évoquée par la tradition orale s’est progressivement développée et stratifiée pour donner naissance aux chefferies ari’i. De cette période de l’histoire mā’ohi caractérisée par des rivalités politiques et territoriales ont émergés des groupes dominants et des chefferies au pouvoir et au prestige toujours plus grands. Cette évolution a structuré la société et le territoire qui s’est organisé depuis le haut de vallée jusqu’au littoral.

Le haut de la vallée présente des sites horticoles dédiés notamment à la culture du fei (sorte de plantain des montagnes) qui constituait la base de l’alimentation de la population. On y trouvait aussi d’autres plantes plus rares de montagne destinées aux ornements et à la pharmacopée.

L’intérieur de la vallée était le lieu de vie de la majorité de la population avec leurs sites d’habitat et leurs lieux cérémoniels. Les maisonnées s’étendaient sur les pentes des flancs de la vallée entre les cours d’eau. La répartition des différentes structures archéologiques dans l’ensemble du paysage culturel de Taputapuātea comprend 83 marae très représentatifs des différents types de marae qui structuraient la vie spirituelle et l’espace social d’un territoire de chefferie mā’ohi des Îles Sous-le-Vent aux XVIIe et XVIIIe siècles. Leur diversité de forme et de taille s’expliquait par leur fonction et strates sociales auxquelles ils étaient rattachés. Leur répartition géographique explique l’organisation sociale et territoriale de Taputapuātea. Les classes les plus modestes, les agriculteurs occupaient ainsi le haut de la vallée, tandis que les classes les plus élevées dans la hiérarchie (guerriers, prêtres et chefs) vivaient au bas de la vallée et sur le littoral. Le lieux où s’exerçait le pouvoir et les grands rassemblements se situaient d’ailleurs à l’endroit du terrain de football actuel. Ils assuraient les relations extérieures religieuses et politiques en menant la guerre ou édifiant des alliances politiques. La maîtrise de la navigation était nécessaire pour étendre sa capacité de réseau. La société se stratifiait et reposait sur sa capacité à mobiliser des guerriers et des navigateurs en nombre et dégager des surplus alimentaires pour nourrir chefs, guerriers et prêtres. Il fallait également disposer de ressources naturelles en quantités suffisantes pour permettre toutes les constructions navales et fournir les attributs du pouvoir. Grâce à tous leurs atouts, les chefs de Taputapuātea ont gagné un prestige immense et imposé leur influence sur la région.

Ce paysage est enfin un paysage culturel pour reprendre la terminologie de l’Unesco. C’est comme tel qu’il a été inscrit au patrimoine mondial de l’humanité en juillet 2017. L’homme a en effet laissé des marques dans le paysage à travers notamment le complexe Marae Taputapuātea, les différents vestiges archéologiques, les terrasses horticoles. L’ensemble de ces traces matérielles et inscrites dans le paysage n’ont pas été réalisées au hasard mais sont en relation à des éléments naturels du paysage dotés d’une symbolique importante matérialisés essentiellement par la montagne sacrée et ses deux sommets emblématiques, Tea’etapu et ‘Orofa’atiu, son lagon et sa passe sacrée.

Cet ensemble, complété par les forêts anthropiques, ses végétaux et minéraux, forme un paysage culturel témoin unique d’un territoire de chefferie mā’ohi des Îles Sous-le-Vent aux XVIIe et XVIIIe siècles.

5- Le complexe marae Taputapuātea

L’importance croissante de Taputapuātea est liée à la dynastie des ari’i (chefs) Tamatoa et à l’expansion de leur pouvoir.Taputapuātea était le centre d’une alliance politique qui réunissait deux régions étendues, englobant la majeure partie de la Polynésie. Ces deux régions étaient en réalité deux réseaux politico-religieux qui unissaient d’un côté, Te-Ao-tea (les mondes clairs) et de l’autre, Te-Ao-uri (les mondes sombres).

La tradition orale recueillie auprès des Anciens nous raconte que jadis deux réseaux de chefferies coexistaient. Ceux qui appartenaient au réseau Te-Ao-tea, l’alliance des « mondes clairs », dont les chefs portaient comme attribut de leur pouvoir sacré le Maro tea, la ceinture de plumes jaunes. Ce réseau s’était constitué autour de la chefferie du Marae Vai’ōtaha de Bora Bora et rassemblait la côte ouest de Ra’iatea, Taha’a, Maupiti, Rarotonga des îles Cook, Rotuma aux îles Fidji et Aotearoa (l’autre nom maori pour la Nouvelle-Zélande). À l’opposé, le réseau Te-Ao-uri, l’alliance des « mondes sombres », rassemblait les chefs qui portaient le Maro ura, la ceinture de plumes rouges. Ce réseau s’était constitué autour de la chefferie de la côte est de Ra’iatea, à ‘Ōpoā. Il regroupait quant à lui Hawaii, HuahineMaiao, Tahiti, Mo’orea et les Îles Australes. La rivalité entre les chefs à la ceinture rouge et ceux à la ceinture jaune, autrement dit entre Bora Bora et Ra’iatea (les deux épicentres du pouvoir), était au cœur des dynamiques religieuses, sociales et politiques locales et internationales. C’est probablement à la suite d’une compétition malheureuse pour Bora Bora que Ra’iatea devint le centre du pouvoir religieux et, finalement, pu déployer le culte du dieu ‘Oro auquel était dédié le grand Marae Taputapuātea. L’ethnologue et historienne Teuira Henry nous explique que Ra’iatea devint alors le centre géographique de cette alliance et le lieu où étaient organisés périodiquement des rassemblements de tous ces royaumes insulaires afin de prendre de grandes délibérations internationales et où des rites religieux étaient tenus. « Le jour de réunion était très exactement indiqué par l’année, la saison, le mois lunaire, ainsi que le jour du mois. »

L’influence du Marae Taputapuātea ne cessa de se renforcer aux XVIIe et XVIIIe siècles, jusqu’au changement radical de religion apportée par la London Missionary Society au XIXe siècle.

À la fin du XVIIIe siècle, des Européens entrèrent en contact avec les Polynésiens. Des missionnaires arrivèrent au début du XIXe siècle, provoquant une rupture avec les anciens modèles.

Une des premières mesures a été de rassembler les ari’i et la population au bord de mer à proximité de la mission. Les lieux d’habitations traditionnels, en particulier dans la vallée, ont été très rapidement abandonnés. Les populations s’installèrent désormais de manière durable sur les littoraux autrefois réservés aux familles de haut rang. Les marae furent totalement abandonnés ainsi que les pratiques et croyances anciennes.

Vers le milieu du XIXe siècle, le complexe du Marae Taputapuātea était transformé en cocoteraie qui fut exploitée jusque dans les années 1980, malgré les premières études archéologiques et restaurations du marae qui eurent lieu dès les années 1960.

L’année 1976 a marqué un tournant important dans l’histoire de Taputapuātea avec l’arrivée, depuis Hawaii, de la pirogue double Hōkūle’a. Construite sur le modèle traditionnel, elle avait pour ambition de réexpérimenter la navigation traditionnelle sans instrument. Cet évènement marqua le début d’une nouvelle vitalité culturelle polynésienne. Depuis, plusieurs autres voyages en pirogue double ont été organisés depuis les îles du Triangle polynésien vers Taputapuātea, renouant en quelque sorte avec l’ancienne Alliance du réseau Te-Ao-tea.

Aujourd’hui, malgré les transformations radicales de la société polynésienne, les habitants des villages de Raiate’a ont néanmoins réussi à conserver et à revaloriser les savoirs fondamentaux de la tradition orale. Les Anciens, dépositaires de ces savoirs, peuvent encore nommer les lieux et raconter l’histoire de Taputapuātea et au travers de cette histoire celle du peuple Mā’ohi.